Philippe Grenier, le député musulman de Pontarlier

Philippe Grenier est un personnage hors du commun dans la vie franc-comtoise. Il s’était converti à l’islam quelques années avant d’être élu député de Pontarlier. Il s’opposait à la consommation d’alcool pour des raisons médicales…


dans une ville renommée pour ses distilleries !

Malgré ces caractéristiques surprenantes dans la France de l’époque, il fut élu député en 1896.

L’appel du Coran
Rien ne semblait prédestiner Philippe Grenier à se convertir à l’islam. Né à Pontarlier en 1865, il est issu d’une famille de la bourgeoisie du Doubs. Son père meurt alors qu’il n’a que cinq ans. Sa mère se retire alors à Baume-les-Dames dans la propriété de son mari. Marie Grenier est une femme pieuse et catholique, qui élève ses trois enfants, dont Philippe. Du côté du père, la famille Grenier compte un peintre, Jules, et un poète, Édouard. À dix ans, Philippe se déboîte la hanche en jouant à saute-mouton ; il en gardera une légère claudication toute sa vie et marchera avec une canne. Il passe son baccalauréat en 1883, et s’inscrit à la faculté de médecine de Paris, où il obtient son diplôme en 1889. Il s’installe alors à Pontarlier.
Peu de temps après, il part pour l’Algérie et le pays l’enthousiasme. Si les paysages sont sublimes, ce sont surtout les mœurs musulmanes qui l’attirent, et il est bouleversé par la pauvreté des habitants. Il cherche à les comprendre, lit le Coran, et songe bientôt à se convertir. Il en parle avec sa mère dès 1890, mais attend encore quelques années avant de franchir le pas. Il souhaite, dans l’intervalle, continuer à étudier l’islam, à s’informer sur cette religion qu’il sent correspondre à son état d’âme.

En 1894, il retourne en Algérie et, cette fois, il se convertit à l’islam. Il a vingt-neuf ans et rentre à Pontarlier pour servir autant les pauvres que ses coreligionnaires. Il décide ainsi de montrer ouvertement sa conversion et s’habille désormais comme les musulmans d’Algérie.
Le 30 décembre 1896, en présence de plusieurs journalistes qui l’interrogent suite à son élection comme député, Philippe Grenier s’explique sur sa foi. « Vous voulez savoir pourquoi je me suis fait musulman ? Par goût, par penchant, par croyance, et nullement par fantaisie, comme quelques-uns l’ont insinué. Dès mon jeune âge, l’islamisme et sa doctrine ont exercé sur moi une attraction presque irréversible […] mais ce n’est qu’après une lecture attentive du Coran, suivie d’études approfondies et de longues méditations, que j’ai embrassé la religion musulmane. J’ai adopté cette foi, ce dogme, parce qu’ils m’ont semblé tout aussi rationnels et en tout cas plus conformes à la science que ne le sont la foi et le dogme catholiques. J’ajoute que les prescriptions de la loi musulmane sont excellentes puisqu’au point de vue social, la société arabe est basée tout entière sur l’organisation de la famille et que les principes d’équité, de justice, de charité envers les malheureux y sont seuls en honneur, et qu’au point de vue de l’hygiène – ce qui a bien quelque importance pour un médecin –, elle proscrit l’usage des boissons alcooliques et ordonne les ablutions fréquentes du corps et des vêtements. »


L’élection de 1896
À Pontarlier, en 1896, une élection législative partielle doit permettre de pourvoir le siège de Dionys Ordinaire, le député qui vient de décéder. Seuls deux candidats semblent avoir leurs chances : Maurice Ordinaire, fils du député disparu, et Émile Grillon, un avocat de Vesoul. L’un et l’autre sont républicains, de même d’ailleurs que les trois autres candidats, parmi lesquels Philippe Grenier. Les résultats du premier tour donnent 4853 voix à É. Grillon, 3497 à M. Ordinaire, et Ph. Grenier arrive troisième avec 1659 voix. Le handicap semble insurmontable, mais Ph. Grenier décide de se maintenir au second tour. Les deux candidats de tête, qui représentent des tendances très voisines, sont condamnés à s’entendre. M. Ordinaire, arrivé deuxième, se retire donc logiquement, mais sans se désister pour É. Grillon. En coulisse, il recommande plutôt à ses électeurs de ne pas reporter leurs voix sur son adversaire plus chanceux que lui, car il ne s’agit que d’une élection partielle, et il espère bien gagner le fauteuil de son père quelques mois plus tard, lors des élections générales de 1898. Néanmoins, É. Grillon semble largement favori… Pourtant, l’improbable se produit : au second tour, É. Grillon n’obtient que 4855 voix, soit le même score qu’au premier tour, tandis que Ph. Grenier fait le plein des voix et l’emporte avec 5138 suffrages.


La célébrité du Dr Grenier
Dès la nouvelle de son élection connue à Paris, les journalistes de la capitale se déchaînent. Ph. Grenier, dans son programme électoral, n’a pas caché qu’il s’était converti à l’islam. Et, dans les rues de Pontarlier, on le voit habillé à l’orientale, avec turban, burnous et gandoura. De plus, il s’intitule lui-même « prophète de Dieu ». Ces « étrangetés » nourrissent un déluge d’articles, le plus souvent insultants pour le docteur et pour tous les musulmans français – la France en compte plusieurs millions, à l’époque disséminés sur tout le territoire de son empire colonial.
Le Figaro, sous la plus de Charles Chincholle, un journaliste connu et apprécié, écrit : « Que se passera-t-il à Paris quand sonnera la cinquième heure du soir, s’il fait chez nous ce qu’on l’a vu faire à Pontarlier, s’il descend, tout nu, dans la Seine, comme il descend, même l’hiver, dans le Doubs pour ses ablutions ! Il est vrai que, sans s’être essuyé – Allah ne le veut point –, il remettra son burnous pour rentrer à la Chambre. Mais dans l’intervalle ! Enfin, le Parlement a vu un sénateur en vêtement breton, un député en blouse. Il lui manquait un musulman de Pontarlier. Il l’a. » La Croix, le journal catholique, n’est pas en reste : « Le renégat était, il y a encore quelques années, l’être le plus odieux à la France chrétienne ; aujourd’hui il en est le député. »
D’autres journalistes chercheront à le faire passer pour polygame. Il voudrait selon certains appliquer en France tous les aspects du Coran à l’exclusion de toutes les autres religions, et l’un d’entre eux va même jusqu’à affirmer que Ph. Grenier sort d’un asile d’aliénés. Pourtant, on ne trouve dans le programme du candidat Grenier que des idées de grande tolérance, y compris en matière religieuse. Aucune trace d’instauration de la polygamie, qui est autorisée par l’islam – mais n’est en aucun cas une obligation. Et si le docteur souhaite diminuer la consommation d’alcool, c’est davantage en tant que médecin qui constate tous les jours les méfaits d’une absorption exagérée de l’alcool que comme pratiquant de la religion musulmane. Évidemment, cette condamnation de la consommation d’alcool n’est pas toujours bien ressentie à Pontarlier où l’absinthe fait les beaux jours des distilleries locales.
Au milieu de cette extraordinaire agitation de la presse parisienne, on trouve cependant nombre de jugements beaucoup plus mesurés. Ainsi, dans Le National : « L’homme privé, au contraire, nous est une garantie que le docteur Grenier soutiendra au Parlement la cause des déshérités… Il y a donc force chances pour que le docteur Grenier soit un excellent représentant. » Pour Le Soir, « le fils du Prophète laissera couler cette ironie trop facile. Ainsi il aura pour lui sa conscience, et quelque chose de plus encore, un légitime orgueil : car, en vérité, celui-là est heureux, et il nous est supérieur… Il a cherché une foi – et il l’a trouvée ». M. De Kérobant, dans Le Soleil, écrit : « Mais, me direz-vous, il est musulman… Parfaitement. Eh bien, après ? La liberté de conscience n’existe-t-elle pas en France ? et n’est-on pas libre d’élire un musulman, aussi bien qu’un juif ou un athée ? Dans toutes les religions, il y a d’honnêtes gens. Je suis convaincu qu’il n’y a aucune religion meilleure que le christianisme ; mais je comprends très bien qu’on ne partage pas mes croyances ; et, pour tout dire d’un mot, je préfère un musulman sincère et sans fanatisme à un homme qui n’a pas de religion du tout. »


Le député
En tant qu’élu du peuple, le docteur Grenier prend la parole à plusieurs reprises à l’Assemblée nationale, en particulier pour proposer de créer une armée coloniale grâce aux populations d’Algérie, de Tunisie, du Sénégal, de ce que l’on appelait alors le Soudan français (qui correspond à peu près à l’actuel Mali), et d’Indochine. De même, il intervient pour défendre les musulmans des possessions coloniales françaises – il est le seul député musulman de la Chambre. Il demande pour eux des secours, des écoles, des fournitures de graines pour les semailles… Il s’occupe aussi d’hygiène, de transports, de soulager la pauvreté de certains des concitoyens de l’arrondissement de Pontarlier. La plupart de ses propositions ne rencontrent pas l’appui de la majorité des députés. Mais sa principale intervention concerne « l’armée coloniale », comme l’illustre sa proposition de loi concernant la Défense nationale .

En 1898, lors des élections législatives générales, Ph. Grenier tire le bilan de ses interventions à la Chambre durant son mandat de député : « Aussitôt après mon arrivée au Parlement, préoccupé de l’augmentation considérable de la population allemande et de la faiblesse croissante de nos contingents, qui sont toutes les années inférieurs de 150 000 hommes aux contingents allemands, j’ai déposé un important projet de loi, ayant pour but l’utilisation dans une large mesure des contingents indigènes de nos colonies, la création de quatre nouveaux Corps d’Armée en Algérie, Tunisie, au Soudan et au Tonkin, et l’application des lois de recrutement à tous nos indigènes. » Lors de ces élections, Ph. Grenier n’arrive que troisième, et Maurice Ordinaire l’emporte. En 1902, Ph. Grenier est à nouveau battu. Sa carrière politique s’arrête là, et il se consacre avec un dévouement certain à sa tâche de médecin, soignant notamment les gens pauvres gratuitement, et allant même jusqu’à leur acheter lui-même les médicaments qu’il leur ordonnait. Il meurt le 25 mars 1944.

Contribution de Philippe Godard , écrivain

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