Je suis une immigrée économique

Nous étions encore avant 1968, et les enfants d’ouvriers étaient peu nombreux à accéder à l’Enseignement Supérieur.


Ouvriers italiens sur un chantier (entre 1957 et 1960)

Je ne sais pourquoi il me semble important de préciser que ma famille et moi ne sommes ni réfugiés politiques, ni non plus réfugiés de droit commun, mais simplement des immigrés économiques.

Italienne, venant de La Chaux de Fonds, en Suisse, où j’ai habité 3 ans et donc appris le français dans cette ville, je suis arrivée à Besançon à 10 ans et 8 mois. Je n’avais pas tout à fait 11 ans à mon arrivée en France.

Après quelques vicissitudes scolaires, j’ai obtenu le Certificat d’Etudes Primaires l’année de mes 14 ans, en 1960.

De tous les adultes de la famille c’est ma sœur qui parlait le mieux le français. L’institutrice lui a donc conseillé de m’envoyer préparer un CAP de sténo-dactylo puisque mon père était maçon. Il me fallait donc travailler assez rapidement.

Collège Lumière

 J’ai été inscrite au Collège Technique Lumière au centre ville de Besançon. Je n’ai jamais eu de CAP parce qu’il fallait avoir 17 ans révolus au 1er juillet et j’étais née le 14 juillet.J’ai été une élève très moyenne.
En 1964 j’ai obtenu le Brevet d’Enseignement Commercial. Et en 1965 le Brevet Supérieur d’Enseignement Commercial. J’avais 19 ans.

C’est en 1965 que mon père a commencé ses périodes de chômage. A ce moment-là ma mère m’a informée qu’il me fallait trouver du travail.
Au cours des mois de mai/juin 1965 j’avais fait une demande au Rectorat pour devenir surveillante, au cas où je réussirais mon dernier diplôme.

 J’ambitionnais de suivre des études à l’Université. J’avais 3 raisons pour cela : D’abord, ma cousine de Rome était inscrite à l’Université. Je voulais avoir une situation équivalente : étudiante à l’Université.
La deuxième raison tenait à la menace d’une de mes anciennes institutrices à Besançon, nous affirmant que nous ne serions jamais bachelières et que donc, implicitement,  nous n’irions jamais à l’Université. Un pan de connaissances nous était fermé.
La troisième raison tenait au discours sous-jacent de mon institutrice d’école libre. A mots couverts elle nous faisait comprendre qu’à l’Université le danger était absolu. De ses propos il ressortait que les mœurs débridées qui y avaient cours n’étaient pas la moindre menace. 
Pour moi c’était totalement fascinant : j’y sentais une ouverture sur le monde.
Je ne pouvais aller à l’Université que si j’avais un revenu personnel. D’où ma demande pour devenir surveillante. Je n’ai donc pas eu de poste.
L’Université s’éloignait.

 J’ai trouvé un travail de secrétariat chez un assureur. J’y suis restée un après-midi. Mon seul travail ce jour-là a consisté à ouvrir la porte chaque fois que quelqu’un sonnait. Cela m’a été totalement insupportable.Mon père n’a fait aucune difficulté pour signer une lettre de « démission ».
Mais je n’avais pas de travail.

Peu après, je suis allée trouver mon ancienne professeur de sténo dactylo. Le soir même elle est venue à la maison me proposer un poste de Maître Auxiliaire dans un collège d’enseignement technique dans l’Académie.
Il y avait urgence : la rentrée avait eu lieu 3 semaines auparavant et le poste n’était pas pourvu.
J’ai informé l’inspecteur que vu ma nationalité italienne le Rectorat rechignerait à m’embaucher. Il m’a fait comprendre qu’il intercéderait et m’a convaincue d’entamer une procédure de naturalisation, puisque ma scolarité s’était déroulée quasi exclusivement en zone francophone.

Ce que j’ai fait.

Avec mes parents

J’ai enseigné comme MA (maître auxiliaire) de l’âge de 19 ans à l’âge de 20 ans sans aucune préparation pédagogique préalable. Sans l’ombre d’un soupçon de ce que pouvait être une préparation de cours. J’avais 5 classes différentes et 23 ou 25 heures de cours par semaine.
Je rentrais souvent en larmes. Dans ma famille je ne pouvais m’ouvrir à personne de mes difficultés. Je ne pouvais pas démissionner : le chômage me faisait peur et  mon père le subissait déjà.
J’ai été inspectée 3 fois au cours de cette année-là par le même inspecteur. Mais les injonctions ne remplaceront jamais une réelle et sérieuse formation pédagogique

J’ai tenu bon jusqu’au mois de juin. Cela m’assurait un salaire pour les 3 mois suivants. Sachant que je ne serais pas renommée comme MA en mai/juin 1966 j’ai présenté à nouveau une demande pour obtenir un poste de surveillante. Cette fois ça a marché. J’étais sur le point d’acquérir la nationalité française. Je pouvais enfin aller à l’Université !!
Les seules Facultés que m’autorisaient mon BSEC étaient la Faculté de Droit et Sciences Economiques. J’étais tellement nulle en maths qu’il était inconcevable pour moi d’opter pour Sciences Eco. Je me suis donc retrouvée en Fac de Droit (à l’époque Collège Universitaire dépendant de l’Université de Dijon)..
Nous étions encore avant 1968, et les enfants d’ouvriers étaient peu nombreux à accéder à l’Enseignement Supérieur. Encore moins à la Fac de Droit. J’y ai ressenti quelques humiliations. Je n’avais pas l’aisance vestimentaire ni les codes  qui convenaient. De plus j’étais étudiante salariée. Cela signifiait que ma famille ne pouvait pas subvenir à mes besoins.

Dans ma grande naïveté au contraire, le fait d’être autonome financièrement était à tout le moins une qualité sinon une preuve d’indépendance. Mais dans ce milieu là, cela ne comptait pas. Une fois de plus j’avais une conception singulière de la réalité. Cette fois cependant il ne s’agissait pas de décalage territorial, mais de décalage social. Ca n’était pas le premier.

L’année précédente avait été tellement difficile à supporter que je me suis laissé vivre.

Une amie m’a suggéré alors de préparer l’Examen Spécial d’Entrée en Faculté des Lettres.

Ce que j’ai fait après m’être inscrite au CNED. Nous étions en 1968. Cette année-là j’ai obtenu mon permis de conduire et l’Examen Spécial Entrée en Lettres.

J’ai obtenu une Licence d’Italien en 1971.

Comme j’avais encore la possibilité de bénéficier de 2 années de salariat de surveillante par le jeu des équivalences j’ai obtenu en 1972 une Licence de Français Appliquée à l’Enseignement à l’Etranger (actuellement appelée Licence de Français Langue Etrangère).

Cours au CLA

Et je suis devenue professeur de français pour adultes étrangers. Activité que j’ai exercée pendant 36 ans, dont 34 au CLA.

Stimulée par l’effervescence intellectuelle due au brassage de cultures et de nationalités, ainsi qu’au statut du CLA au sein de l’Université de Franche-Comté, j’ai préparé et obtenu, toujours en travaillant, un diplôme de Maîtrise de FLE en 1980 et un DEA (Master 2) de Linguistique Générale en 1983.

Je n’ai pas travaillé en alphabétisation. Je n’y ai jamais songé.

Et ceci parce que encore maintenant, j’ai le sentiment très profond de l’arrachement à mon pays natal, malgré mon attachement fervent au pays dans lequel je vis. J’ai la conviction profonde que si j’avais travaillé avec des primo-arrivants, je n’aurais pas eu la distance nécessaire pour être véritablement efficace.

J’aurais été constamment en empathie totale avec les apprenants et j’aurais été submergée par l’émotion, et le sentiment de n’être, comme eux,  pas conforme. Ce sentiment de non-conformité persiste après tant de temps à la fois lorsque je suis en France, puis lorsque je me rends en Suisse, et bien entendu en Italie.

Comme d’autres l’ont dit avant moi dans les témoignages et interviews du site Migrations à Besançon on est à la fois d’ici et de là-bas et peut-être encore un peu d’ailleurs… Dans un ailleurs intime que nous avons (« re ») construit, qui de ce fait nous appartient en propre et est difficilement partageable.

Cette multiple appartenance est incontestablement une richesse, que je revendique et dont je me glorifie.

Mais je ne peux m’empêcher de me demander parfois si toutes les richesses quelles qu’elles soient ne sont pas de temps  en temps  un peu encombrantes…

Témoignage de Gigliola Borin, août 2011

Italie

Besançon, France

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